Mes Geneviève à moi

Auteur : Réjean Bonenfant

Réjean Bonenfant | Photo : Fontaine Leriche

Il fait beau. Dehors aussi. Il me prend une petite envie à laquelle j’ai le goût de succomber. Faire le tour de mes Geneviève. Il est dommage que la graphie de Guenièvre, très moyenâgeuse se soit perdue. Il me reste, pour me consoler, Les branches du genévrier de Nelligan qui m’assure une certaine légèreté de l’être.

Ma première Geneviève, j’avais treize ans. C’était une héroïne réelle d’un téléroman inventé par Germaine Guèvremont. Dans Le Survenant, une vieille fille du nom d’Angélina Desmarais, ci-devant amoureuse folle du beau Survenant, néanmoins vieille fille et boiteuse, s’exerçait au mysticisme en lisant la vie édifiante de Geneviève de Brabant. Quand j’ai vu ce livre dans une librairie d’occasion quarante ans plus tard, je me le suis procuré. Je n’y ai trouvé qu’ennui. Je comprenais mieux le célibat obligé d’Angélina Desmarais.

Ma deuxième était de pierre. À Paris, en 1970, dans le Quartier latin, un long monument dédié à la patronne de Paris, sainte Geneviève. Je n’ai véritablement pas beaucoup d’affinités avec les saints. Encore moins avec les saintes. Elle m’a laissé de pierre.

Ma troisième était irréelle, inventée, issue de l’imaginaire du poète Fernand Ouellette, cet écrivain à qui j’ai fait ma toute première dédicace en 1979. Moi qui connaissais son œuvre, imaginons un peu la bouffée d’orgueil qui me dévorait tout cru, que de faire une dédicace à un écrivain. Un vrai. J’ai tellement aimé son roman Tu regardais intensément Geneviève que je l’ai prêté une dizaine de fois à des amis. C’était une histoire d’amour extraordinaire, l’histoire d’un triangle amoureux dont la pointe est dirigée vers le haut. Ceux et celles qui connaissent l’œuvre de Fernand Ouellette comprendront. Je me suis excusé auprès de lui, plus tard, d’avoir nui à ce point au paiement de ses droits d’auteur. Fernand Ouellette, il pardonne tout.

La prochaine de mes Geneviève, elle était poète. Je l’ai connue au Festival international de la poésie de Trois-Rivières. J’avais lu son recueil l’Absent aigu. Qui m’était rentré dedans. Geneviève Amyot. Une soie. Un pur diamant. Elle m’enviait d’avoir connu Gatien Lapointe, le vrai Gatien Lapointe. Et sa voix chaleureuse, sa voix d’oreiller. Avec lui, tout devenait confidence. Quelques semaines avant sa mort, Gatien avait fait paraître un 33 tours. J’étais l’un des rares à en avoir une copie. J’y tenais comme à la prunelle de mon troisième œil. Je l’ai néanmoins prêté à Geneviève Amyot, l’autorisant à s’en faire une copie. — Je travaille vraiment contre les droits d’auteur des autres — . Elle me l’a rapporté au festival suivant. Au moment de quitter le Zénob après l’une de ses lectures, Geneviève m’a dit : « je sais que tu ne riras pas de moi, moi la poète féministe, engagée. Mais je dois rentrer à l’hôtel, je sais que c’est à côté, l’auberge des Gouverneurs, mais j’ai peur. Peux-tu me reconduire à mon hôtel ? » Bras dessus, bras dessous, je l’ai reconduit. Je ne connaissais pas la peur, mais je connaissais l’instinct de la peur. C’est la dernière fois que je l’ai vue. Elle a quitté notre réalité deux ans plus tard, en l’an deux mille. Ça fait douze ans que je m’ennuie d’elle.

Ma cinquième, c’est ma meilleure. Geneviève Paris. Une pure merveille, qui vit dans la lumière, qui vit de la lumière. Connue par des amis communs — quelle drôle d’expression, ils ne sont pas communs du tout — ils sont plutôt extraordinaires. Est-ce Sylvie Tremblay, est-ce Patricia Powers ? Un copain m’avait fait connaître cette chanteuse à la voix de tripes il y a une dizaine d’années en dupliquant, pour moi, l’un de ses disques. — Le lecteur conviendra ici que je ne suis pas le seul à travailler contre les droits d’auteur. — Je dois dire que j’ai toujours entretenu un lien d’affection assez intense avec Paris, avec la ville de Paris, depuis que j’ai lu, dans Notre-Dame de Paris de Victor Hugo que Paris est bon enfant. Son nom me convenait tout à fait.

Et si Geneviève Amyot m’avait un jour envié d’avoir connu Gatien Lapointe, j’ai fait la même chose avec Geneviève Paris. Elle a côtoyé le vrai Julien Clerc, ce Julien Clerc qui a chanté, dans son costume de naissance, dans la comédie musicale Hair. Elle a aussi connu le fabuleux Maxime Le Forestier dont j’ai quasiment été amoureux, à une certaine époque, quand il chantait « Mon Frère» . Il était obligé de s’inventer un frère pour être moins seul, pour lutter contre le fait de se sentir abandonné, alors que moi j’ai eu dix frères. Je le comprends un peu mieux maintenant, il ne m’en reste que trois. Mais je suis infiniment chanceux, Geneviève Paris n’en a qu’un seul. Mais, au moins, il invente sa vie, il est romancier.

Il y a quelques mois, Geneviève Paris est venue chanter et éblouir tout le monde lors du lancement de mon dernier recueil de nouvelles. Puis, je suis allé au lancement de son septième CD, à Montréal, « 7 ». Un CD de la maturité, le genre de CD que tu ne peux pas faire à vingt ans, ni à trente. Un oui majuscule à la vie. De ce qu’elle devient, de ce qu’on en fait, de ce qu’on en attend. Une certaine légèreté de l’être.

Il y a quelques semaines, Geneviève Paris était chez moi avec quelques amis poètes. Iconoclaste comme je le suis — le lecteur l’a déjà compris — je me suis permis d’offrir au poète français Sylvestre Clancier, le CD que Geneviève m’avait dédicacé à son lancement. Bonne princesse, Geneviève y est allée d’une deuxième dédicace à l’intention de Sylvestre qui est venu me reparler de la chose quelques jours plus tard. Il était ravi. Tes mots, Geneviève, après une virée au Québec, sont retournés en France. Nous, en plus de tes mots, nous t’avons toi. Et nous te garderons à jamais.

Ma chère Geneviève Paris, quand tu m’apporteras le roman de ton frère, apporte-moi aussi un autre exemplaire de ton CD, je ne l’ai pas suffisamment écouté. Et pour me faire pardonner mon irrespect des droits d’auteur, je vais t’en acheter une autre copie.

Mon amitié, à jamais

Réjean BONENFANT,
romancier.

 

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